jeudi 10 juin 2010
Mon vieux pédé
Il me dit "Je suis vieux, tu sais. J’suis plus côté à l’argus gay". Il a beau sourire, on sent bien que sa tristesse n’est pas feinte.
Il me dit qu’il est seul. Que pourtant, il en a fait chavirer des mecs, il y a une poignée d’années. Ho pas si loin, mais quand même. Assez pour que l’odeur des peaux mâles et du foutre lui manquent si fort.
"Je te parle d’un temps ou les queues avaient encore le goût du sperme. Pas besoin de latex !"
Il me dit qu’il va trainer dans les saunas quand ce n’est plus tenable. Que dans la moiteur et la pénombre, il a parfois sa chance. Il me parle des jeunes qui se foutent de lui. Lui qui militait déjà alors qu’ils n’étaient même pas nés, ces jeunes cons !
Il me parle de la méconnaissance de ces luttes qui ont, en partie, permis d’être ce qu’ils sont et ce qu’ils font de leurs vies aujourd’hui.
Il me dit combien vivre en solo en plein cœur du Marais est compliqué. Quand, lorsque tu rentres chez toi, le cœur dans les orteils, et que tu les vois, les couples, les corps, les Apollons, les bracelets de force qui lèvent des pintes d’un litre aux terrasses des cafés, quand ça pue le sexe jusque sur les trottoirs, dans les rues, dans les magasins...
Lui qu’on ne gratifie même plus de ce regard qui chuchote "J’te baiserai bien".
Il dit aussi que c’est le lot de tous les gays, de finir comme un con. Comme un vieux con.
Et puis, la larme au coin de l’œil il me dit "Tu sais que P. a fait un infarctus ? On oublie parfois qu’elle est là, cette putain de maladie. Et puis, un jour, comme ça, elle se rappelle à notre bon souvenir...".
En ce mois de Gay Pride, j’ai une pensée pour lui, comme chaque jour de l’année.
Parce que, dans mon cœur, mon vieux pédé n’aura jamais l’âge de ses artères ni de ses T4.
Parce que faire partie de cette grande communauté gay de mon cul, devrait rimer avec aimer et s’aimer...
Entre nous.
Jusqu’au bout.
Et plus que tout.
